PÉRIODES

Préambule — L’œuvre comme métamorphose

Il y a des peintres qui changent de style comme on change de saison. Et puis il y a ceux — plus rares — pour qui la peinture n’est pas une suite d’époques, mais une seule traversée, continue, organique, irréversible. André Breuillaud appartient à cette seconde famille : celle des artistes qui avancent lentement, sans bruit, mais avec une nécessité intérieure si forte qu’elle finit par donner naissance à un monde.

Au commencement, il peint le visible. Les premières décennies racontent l’apprentissage du réel : scènes populaires, figures, bouquets, paysages — tout ce que la vie offre au regard lorsqu’il cherche encore son langage. Pourtant, déjà, le tableau n’est pas une simple description. Sous la surface, quelque chose pousse : une densité, une gravité, un goût pour la matière, une manière de construire l’espace comme si chaque forme devait porter un poids. Le monde n’est pas décoratif ; il est vécu.

Puis vient la lumière du Sud. La Provence n’est pas seulement un lieu : elle agit comme une force. Le paysage se simplifie, se dépouille, se géométrise. Les collines deviennent des plans, les maisons des volumes, les ombres des architectures. Le peintre cesse peu à peu de raconter ce qu’il voit : il commence à chercher ce qui organise le visible, ce qui le tient debout, ce qui le fait naître.

C’est alors que s’ouvre la grande mutation. À partir des années 1950, Breuillaud ne quitte pas le monde : il le traverse, comme on traverse une peau. La figuration se fissure. Le motif se dissout. À sa place apparaissent des masses, des noyaux, des membranes, des filaments — comme si la peinture avait décidé de descendre sous la surface des choses, dans une profondeur où l’on ne reconnaît plus les objets, mais où l’on devine les forces. Le tableau devient un lieu de genèse : les formes ne sont plus posées, elles émergent ; elles se construisent en se transformant. On ne regarde plus un paysage, on assiste à une naissance.

Dans les années 1960 et 1970, ce vivant intérieur se déploie jusqu’à devenir cosmos. Breuillaud invente alors une iconographie unique : entités translucides, corps en devenir, visages fluides, scènes nocturnes, architectures de matière et de lumière. L’espace se dilate, la couleur respire, les figures cessent d’être humaines pour devenir des apparitions — non des personnages, mais des présences. Ce n’est plus l’histoire d’un monde extérieur : c’est l’histoire d’un monde qui se forme, se défait et se refait, comme une immense respiration.

Enfin, dans les dernières années, la tension se transforme en souffle. Les formes s’apaisent, les unions reviennent — couple, maternité, fusion. Tout semble tendre vers une synthèse. Comme si, après avoir exploré les profondeurs, Breuillaud cherchait la lumière ultime : non celle qui éclaire, mais celle qui réconcilie.

Ainsi, l’œuvre entière apparaît comme une longue métamorphose : du visible vers l’invisible, du motif vers la genèse, de la matière vers le souffle.

Et c’est peut-être cela, la singularité de Breuillaud : avoir peint non pas le monde tel qu’il est, mais le monde tel qu’il devient.

Organisation de l’œuvre d’André Breuillaud par séquences.

Menu des périodes

Menu 1 — 1920–1949 : Les Origines figuratives

Menu 2 — 1950–1965 : La Mutation plastique

Menu 3 — 1966–1980 : Le Monde organique & cosmique

Périodes développées

1920–1944

Les années figuratives : du réel observé au réel transfiguré

Logique générale : Breuillaud part du motif (paysage, scène, bouquet, figures) et le charge progressivement : matière plus épaisse, couleurs plus actives, construction plus tendue.

1920–1929 | Formation et premières affirmations

Figuration encore “classique” mais déjà énergique.

Importance du dessin et de l’assise compositionnelle.

La couleur sert le volume, sans encore devenir autonome.

1929–1936 | Montmartre / “période humaine”

Sujets populaires : rues, marchés, roulottes, figures modestes.

Expressivité accrue : pâte plus vive, tensions de plans, visages parfois “déchirés”.

Le réel est moins décrit que pressenti.

1936–1944 | Figuration construite, densification

Le tableau devient plus architectural.

L’espace se ferme, se compacte : sensation de masse, de gravité, parfois de nocturne.

On sent déjà l’intérêt pour les structures internes qui préparera la bascule d’après-guerre.

Repères visuels : figuration lisible, masses solides, matière plus présente, couleurs “habitées”.

1945–1954

La Provence : le paysage comme structure (périodes PR)

Logique générale : le paysage n’est plus un motif : il devient un système. Breuillaud apprend à “résumer” : plans, rythmes, équilibres.

PR1 (vers 1945–1949) | Paysage reconstruit

Simplification des formes.

Les volumes s’organisent en blocs ; le dessin devient plus synthétique.

PR2 (vers 1950–1954) | Paysage géométrisé / charnière

Le sujet se désincarne : maisons, collines, arbres deviennent des modules.

La couleur commence à agir comme une force spatiale.

C’est la rampe de lancement de la “mutation plastique”.

Repères visuels : plans colorés, construction ferme, le motif se lit encore mais se “décompose”.

1955–1961

La “Mutation plastique” : du monde construit au monde généré (MP1 → MP3, puis seuil filamentaire)

Ici, Breuillaud quitte le motif : il ne peint plus “ce qui est”, il peint “ce qui se forme”.

MP1 (vers 1955–1956) | Déconstruction du paysage

Le réel se casse en unités.

Apparition de courbures, de tensions internes, de “signes”.

MP2 (vers 1956–1958) | Organisation par masses + poussée organique

Les masses deviennent presque anatomiques.

La palette gagne en intensité ; l’espace devient un champ de pressions.

MP3 (vers 1958–1959) | Pré-organique / embryonnaire

Cœur de ton corpus actuel : proto-organismes, vortex, poches, noyaux.

Le tableau fonctionne comme une incubation : formes en croissance, fusion/dissociation.

C’est la matrice de presque tout ce qui suivra.

1960–1961 | Seuil “filamentaire” / proto-cosmique

Les masses se percent de réseaux, de lignes, de trames.

La question devient : comment une forme tient quand elle est faite de flux ?

Repères visuels : disparition du motif, naissance de noyaux, membranes, formes embryonnaires, puis lignes/réseaux.

1962–1966

Le vivant apparaît : scènes translucides, embryologie, puis bascule monumentale

Logique générale : l’organique n’est plus seulement latent : il devient iconographie.

1962–1963 | Organismes et “scènes”

Apparition d’ensembles plus narratifs (sans redevenir figuratifs classiques).

Transparences, épiderme lumineux, tensions rouge/noir, figures dissoutes.

Le tableau devient un théâtre biologique.

1964 | Année charnière

Stabilisation de certains motifs : “masques”, “monstres”, maternité (au sens iconique).

Le langage est assez solide pour se déployer en grands formats et séries.

1965–1966 | Consolidation et montée en puissance

1965 : seuil de membrane, lumière interne, espaces “chambres”.

1966 : explosion MP4 (grand cycle) : densités telluriques, nocturnes, monumentalité.

Repères visuels : la figure n’est pas “humaine” mais elle est là : masques, embryons, scènes, entités.

1966–1972

MP4 puis CC : la grande peinture nocturne / tellurique et l’ouverture cosmique

Logique générale : Breuillaud peint désormais des mondes complets : matière, foule d’entités, profondeur, verticalité.

MP4 (1966–début 1967) | Nocturnes, densité, visions

Rouge, noir, bleu profond.

Corps suspendus, “ténèbres”, rideaux, limbes, figures en compression.

Monumentalité : la toile devient un espace total.

1967 | Grande synthèse

Grands formats structurants (creuset, formes ascendantes).

L’organique devient cosmologie.

1969–1972 | Déplacements de palette et d’espace

Entrées de champs plus ouverts, parfois jaunes, parfois plus aériens.

Les entités cessent d’être “nées dans la matière” : elles circulent vers un espace autonome (formulation que tu as très bien notée).

Repères visuels : grands formats, verticalités, magma, foules d’entités, puis espaces plus ouverts/cosmologiques.

1972–1980

CCL : l’ultime cycle — spectral, érotique, circulaire, fusionnel

Logique générale : la peinture devient plus concentrée : moins de “monde”, plus de “noyau”. Thèmes de condensation, halo, union.

1972–1974 | Noyaux / spectres / méduses bleues

Foyers rouges, halos bleus, formes spectrales.

Le vivant devient une apparition (moins “magma”, plus “aura”).

1974–1977 | Fibres, enchevêtrements, rondes

Le corps revient par la fusion : entrelacs, torsions, circularités.

Érotique au sens cosmique : le vivant comme nouage.

1979–1980 | Ultimes unions / apaisement

Œuvres de synthèse : “œil”, couple, maternité, souffle final.

La forme se pacifie sans se simplifier : elle devient emblème.

Repères visuels : halos, spectres, nœuds rouges, rondes, fusion, circularité, apaisement final.

Vue d’ensemble en une phrase

1920–1954 : du visible (monde) vers la structure (paysage construit).

1955–1965 : la forme se met à naître (mutation / embryologie).

1966–1980 : la forme devient monde (nocturne/cosmique), puis noyau (halo, fusion, union).