Fiche technique
- Titre : Portrait de la Moukère
- Date : 1927
- Technique : Aquarelle
- Dimensions : 27 × 20 cm
- Localisation : inconnue
Contexte biographique / historique
En 1927, André Breuillaud poursuit l’exploration des zones marginales (segment ZM), tout en ouvrant ce cycle à une série de portraits réalisés au contact des quartiers populaires du nord de Paris — Barbès, la Goutte-d’Or, La Chapelle, Saint-Ouen, Montmartre — où la présence des communautés nord-africaines est alors fortement perceptible. À la veine des friches, des terrains vagues et des figures de la zone se superpose ici un intérêt direct pour les visages : non plus seulement comme signes sociaux, mais comme foyers de présence et de tension intérieure.
Le titre emploie un terme d’usage courant dans les années 1920 pour désigner une femme nord-africaine. Breuillaud ne s’y abandonne pas à l’anecdote : la feuille relève plutôt d’une rencontre et d’une notation attentive, où la frontalité et le regard deviennent l’enjeu principal. L’œuvre se situe au cœur de l’année 1927, moment où l’artiste conjugue déjà un dessin analytique sûr et une liberté d’aquarelle plus expressive, en dialogue direct avec Mazilia, de tonalité plus intime.
Description plastique / stylistique
La composition est centrée sur le visage, traité en quasi frontal, comme un masque retenu par une économie de moyens volontaire. L’intensité tient d’abord au regard : deux yeux noirs, allongés, posés comme une barre de tension qui fixe immédiatement la lecture. La bouche, ferme et close, et la ligne du nez, accusée, renforcent la sensation de densité psychologique.
L’aquarelle, plutôt sèche et nerveuse, privilégie une gamme chaude — rouges, bruns, ocres — rehaussée par le jaune voilé du turban. Les zones sombres se concentrent sur les yeux, la bouche et certains accents de contour, tandis que des lavis transparents laissent respirer le papier autour des volumes. Les marques bleu-noir au front, au menton et sur les joues évoquent des tatouages traditionnels, retranscrits sans surcharge descriptive, intégrés à une syntaxe graphique personnelle.
La feuille conserve des passages d’esquisse visibles et des zones laissées ouvertes, en particulier sur la droite, où un geste rouge-orangé déborde et projette une énergie presque incandescente. La silhouette reste schématique : Breuillaud concentre toute la matière d’expression sur l’architecture du visage, lieu d’une dignité silencieuse plus que d’un pittoresque.
Analyse comparative / corpus voisin
L’œuvre s’inscrit dans le groupe des portraits ZM de 1926–1929, où Breuillaud représente, sur le vif, des figures rencontrées dans les marges : ouvriers, chiffonniers, forains, voyageurs, et personnes issues de l’immigration nord-africaine. Par sa frontalité, elle répond en contrepoint à Mazilia : là où Mazilia installe l’intériorité et la douceur, Portrait de la Moukère affirme une présence plus directe, une intensité presque heurtée.
Dans le travail sur papier, cette feuille marque aussi la capacité de l’artiste à se délester de la pâte et du poids des paysages sombres de la zone, pour chercher une expressivité immédiate. On peut y lire, sans imitation, un lointain dialogue avec certaines libertés de l’orientalisme moderne (sur le plan de la ligne et du signe), mais l’accent demeure ici psychologique : le regard n’est pas une décoration, c’est un noyau de tension.
Justification de datation et d'attribution
La datation 1927 est cohérente avec l’usage intensif de l’aquarelle dans ces années, le dessin nerveux et la manière d’intégrer lavis transparents et accents secs. La feuille s’accorde étroitement avec le groupe de portraits réalisés autour des mêmes quartiers et avec le diptyque formé avec Mazilia, dont elle constitue le versant frontal et plus incandescent. Aucun élément formel ou matériel ne contredit cette attribution.
Provenance / expositions / publications
Localisation inconnue.
© Bruno Restout - Catalogue raisonné André Breuillaud
