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Nature morte à la viande (1934)

AB-PN-1934-002 Nature morte à la viande

Fiche technique

Contexte biographique / historique

En 1934, Breuillaud intensifie son travail de nature morte et en fait un véritable théâtre silencieux. À cette date, les objets cessent d’être des accessoires : ils deviennent des acteurs. Viande, tissu, pain, fruits, cruche — autant de présences matérielles dont la charge est à la fois plastique et existentielle.

Le motif classique de la « pièce de boucherie » est ici repris sans traditionnalismes. Breuillaud ne cherche ni l’effet de vanité, ni la simple virtuosité. Il installe une dramaturgie par la pâte : la chair, le drapé et la lumière s’entrechoquent dans une matière lourde, dense, presque sculpturale. La conservation au Musée d’Art Moderne confirme la place capitale de cette toile dans le corpus PN.

Description plastique / stylistique

Au centre, une grande pièce de viande repose sur un linge froissé aux tons beiges et rosés. Autour de ce noyau charnel, Breuillaud ordonne la table comme une scène :

• une longue baguette de pain traverse l’ensemble en diagonale ;

• à droite, un groupe de fruits (pommes, poires, raisins) forme une masse arrondie ;

• à l’arrière, une petite cruche ocre-gris introduit une verticalité calme.

La composition est construite en plans successifs, mais la profondeur reste contenue, comme si l’espace était rapproché de la surface. Le drapé joue un rôle structurant : ses plis multiples unifient la scène et organisent la circulation du regard, tout en opposant à la viande une matière différente — sèche, textile, plissée.

La pâte est épaisse et travaillée en relief. Les rouges de la viande sont denses, sombres, parfois presque noirs, striés de passages plus clairs qui évoquent la chair vive. Le pain est posé en touches obliques d’ocres et de jaunes sourds. Les fruits sont traités en petites masses rondes, plus lumineuses, qui apportent un contrepoint de vie. Le fond, sombre, vibre en bruns et verts superposés : il absorbe la lumière plutôt qu’il ne la renvoie.

La lumière est latérale et mate. Elle ne produit pas d’éclats : elle pénètre la matière, donnant aux objets une présence physique, presque palpable. L’ensemble tient dans un équilibre permanent entre le cru (la viande) et le vivant (les fruits), équilibre encore serré par la tension du drapé.

Analyse comparative / corpus voisin

Cette nature morte dialogue directement avec Les Rougets (1931) : même intérêt pour la chair, même construction par contraste chaud/froid, même rôle du tissu comme structure. Mais ici, la dramaturgie se densifie : la pâte devient plus lourde, la palette plus sombre, et la scène plus « close », comme un intérieur sans air.

Elle s’inscrit également dans le corpus des natures mortes de 1934–1935 où Breuillaud approfondit le théâtre des objets. Par rapport aux portraits intimistes de 1933–1934, l’émotion n’est plus portée par un visage, mais par la matière elle-même : plis, masses, épaisseurs, et lumière absorbée. La cruche au fond, simple et stable, agit comme un repère silencieux au sein d’une composition où tout semble peser.

Justification de datation et d'attribution

La datation 1934 est cohérente et quasi certaine : matière lourde, contrastes chaud/froid très typiques de l’année, et dispositif viande–pain–fruits fréquemment repris dans ce segment. La cohérence stylistique avec les œuvres PN de 1934, ainsi que la présence en collection publique, confirment l’attribution sans ambiguïté.

Provenance / expositions / publications

Collection : Musée d’Art Moderne de Paris (MAM).

© Bruno Restout – Catalogue raisonné André Breuillaud