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Dissolution des corps (II) (1979)

AB-CCL-1979-001 Dissolution des corps (II)

Fiche technique

Contexte biographique / historique

En 1979, André Breuillaud se situe dans la phase tardive du cycle CCL, moment où les torsions corporelles des années 1976–1977 s’étirent et se défont progressivement dans une atmosphère plus dense et plus trouble.

Le vocabulaire formel se charge alors d’une impression de fin de cycle : les volumes humanoïdes se désagrègent, les figures s’allongent en nappes et en filaments, tandis que les fonds se saturent d’ocre rouge et de brun, comme si la matière se consumait de l’intérieur.

Dans ce contexte, Cosmica bifrons fait figure de pièce charnière. L’œuvre conserve la rondeur charnelle et la continuité fusionnelle héritées de la « ronde » des années précédentes, mais les projette dans un espace instable, sombre et incandescent, où la notion de double — bifacialité, duplication du regard, conscience dédoublée — devient un principe structurant.

Description plastique / stylistique

La composition s’organise en frise horizontale : une chaîne de corps nus, noués les uns aux autres, traverse la toile de gauche à droite comme une longue onde. Les anatomies se répondent par emboîtements, reprises de courbes et passages de volumes, produisant une continuité organique plus qu’une scène narrative.

Les figures se différencient par des postures contrastées — allongements, replis, torsions, genoux ramenés, bras tendus — mais restent prises dans un même flux. Les mains, souvent agrandies ou simplifiées, jouent un rôle de charnière : elles désignent, retiennent, relient, comme si l’union se faisait par le geste autant que par la chair.

Le chromatisme est dominé par une gamme chaude, orangée et rouge-brun, qui fait rayonner les carnations jusqu’à l’incandescence. À cette chaleur répondent des zones froides, vert-bleutées et violacées, qui enfoncent certains plans dans une pénombre épaisse. Le fond, plus qu’un décor, agit comme un milieu : il enveloppe les corps et participe à leur dissolution, laissant affleurer des formes « oculaires » et des taches sombres qui intensifient l’impression de turbulence.

L’ensemble donne une sensation de matière en tension : les contours ne découpent pas nettement les figures, ils les fondent dans des transitions, comme si la forme se maintenait encore tout en étant sur le point de se défaire.

Analyse comparative / corpus voisin

Par son répertoire corporel, l’œuvre dialogue directement avec les grands ensembles du cycle CCL autour de 1976–1977, où la fusion des corps s’organise en ronde et en circulation continue. Ici, ce principe est maintenu mais étiré : la circularité se transforme en ligne de rupture, et la danse devient dérive.

La proximité chromatique avec Essor du feu (1974) est sensible dans les rouges incandescents et la sensation d’énergie interne ; toutefois, le traitement de 1979 se distingue par une tonalité plus charbonneuse, une profondeur plus nocturne et un climat de désagrégation plus avancé.

En regard de Ronde voluptueuse (II) (1977), Cosmica bifrons apparaît comme une version crépusculaire du motif : la cohésion collective y vacille et l’accent se déplace vers la notion de double, perceptible dans les superpositions de visages, les regards disséminés et les foyers de tension qui scindent l’espace.

Cette mutation tardive installe une cosmologie de la rupture : l’espace n’est plus membraneux et céleste, mais presque tellurique, et les corps semblent à la fois s’absorber et se dissoudre dans le même milieu.

Justification de datation et d'attribution

Le format important (116 × 73 cm) correspond aux œuvres de grande ampleur de la fin des années 1970, où Breuillaud développe des compositions étendues et fortement atmosphériques.

La palette rouge-brun saturée, traversée d’éclats orangés et de contrepoints vert-bleutés, ainsi que la manière fondue et turbulente, s’accordent avec le langage pictural tardif du cycle CCL, postérieur aux rondeurs plus « sculpturales » de 1976–1977.

La transformation de la ronde en frise serpentine, la perte de netteté des contours et l’impression de dissolution de la matière constituent des indices convergents d’une datation autour de 1979.

L’ensemble des caractéristiques formelles et de facture s’inscrit de façon cohérente dans le corpus de Breuillaud, ce qui renforce l’attribution à l’artiste.

Provenance / expositions / publications

Collection Michelle Philippon (référence catalogue 1992).

Mentionnée dans un inventaire des œuvres CCL tardives (titre non établi par l’artiste dans certains documents).

Aucun verso documenté à ce stade ; état général satisfaisant, avec vigilance particulière sur les zones sombres, plus sensibles aux craquelures.

© Bruno Restout - Catalogue raisonné André Breuillaud